Yannick Vanderborgt : “la question du revenu de base sort de la marge”

Yannick Vanderborght est chercheur au CReSPo et professeur de science politique à l’Université Saint-Louis, professeur invité à l’UCL, éditeur associé du basic income studies et co-auteur d’un petit livre traduit en cinq langues et intitulé “l’allocation universelle“. Ce sont naturellement ses intérêts de politologue qui l’ont amené à s’intéresser à l’allocation universelle : « Ce qui m’intéressait [au départ] c’était de savoir comment une idée issue de la société civile pénètre, ou pas, les cercles politiques. Qu’est-ce qui fait qu’une idée est mûre pour être mise à l’agenda ? Qu’est-ce qui fait qu’au-delà de la mise à l’agenda elle va être mis en œuvre, ou pas ?”

1. Une idée qui sort de la marge

Aujourd’hui, la question du revenu de base (ou de l’allocation universelle) sort très clairement de la marge. C’est-à-dire qu’elle est de moins en moins vue comme une idée marginale ou farfelue. Et, pour Yannick Vanderborgt, ce n’est pas du tout un hasard : « on en parle souvent dans les moments de crise économique » (ce qui est bien sûr un peu paradoxal, étant donné que c’est précisément en situation de crise que l’on répond aux partisans du revenu de base « oui, mais il n’y a pas d’argent pour faire ça »).

« Je pense que le contexte de la crise joue un rôle important, même dans les pays qui ne sont pas directement touchés par la crise, comme l’Allemagne – s’il y a bien un pays dans lequel on en discute beaucoup c’est l’Allemagne – alors que globalement, l’économie allemande tourne bien, mais bien sûr l’Allemagne est aussi affectée par la crise de l’Eurozone. Et, par ailleurs la croissance allemande cache une croissance aussi importante des inégalités et de la pauvreté, notamment l’accroissement des travailleurs pauvres en Allemagne. Et donc, les partisans du revenu de base en Allemagne jouent aussi sur cet aspect de croissance biaisée en faveur des plus favorisés ».

Bref, le revenu de base gagne de la légitimité en période de crise économique, et semble pouvoir y offrir une réponse partielle. L’idée de l’euro-dividende – financé avec une part de la TVA- a par exemple été présenté il y a quelques mois, par Philippe Van Parijs, comme un moyen de résoudre la crise de l’eurozone. “[C'est] un socle de revenu pour l’ensemble des Européens, qui pourrait varier suivant le  niveau de vie de chaque pays européen, et qui aurait un double avantage : assurer une sécurité économique minimale pour l’ensemble des européens sans cependant remettre en cause les modèles nationaux de protection sociale. C’est évidemment très important au niveau de l’Union Européenne : on peut difficilement imaginer un méga-Etat Providence européen ; l’Union Européenne a peu de compétences en matière sociale. Et, le principe de subsidiarité s’applique à plein dans ce domaine (…). Ici, on créée un socle pan-européen au-delà duquel les systèmes de protection sociale peuvent continuer à avoir leurs propres spécificités, plutôt fondées sur l’impôt et la cotisation, plutôt universalistes, plutôt ciblées … mais, il y a un socle commun  »

2. Réception de l’idée dans ces cénacles européens

Comment cette idée de revenu de base est-elle reçue ici à Bruxelles et à Strasbourg au sein des cercles européens ? « Dans les cénacles européens – me répond Yannick Vanderborgt – c’est discuté. On sait de quoi il s’agit visiblement ». On semble par exemple prendre au sérieux l’idée d’une allocation familiale européenne, ciblée sur les enfants. « La rumeur dit qu’au sein de la DG Affaires Sociales, auprès du commissaire Andor – qui est le commissaire tchèque aux affaires sociales – c’est discuté. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est discuté – s’il y a des rapports internes qui circulent sur le sujet – mais c’est discuté, cette idée d’eurodividende… mais surtout apparemment du Childeren Basic Income, le revenu de base pour les enfants ».

« Une des questions majeures sur lesquelles planchent – je suppose – les Européens, c’est qu’est-ce qu’on fait avec les pays qui ont déjà des systèmes généreux d’allocation familiale, comme la Belgique ? On ne peut pas les pénaliser en leur demander de financer un système pour l’ensemble de l’Union Européenne alors qu’eux ont déjà un système généreux ».

Il y a également une résolution du Parlement européen qui date de 2010 (EAPN), et qui propose quelque chose qui se rapproche du revenu de base. La résolution parle d’un revenu minimum adéquat, censé répondre à deux problèmes : premièrement, le fait que certains pays de l’Union (tels que l’Italie et la Grèce) n’ont pas de revenu minimum du tout. Deuxièmement, le fait que « aucun des revenus minimum européens actuels n’atteint le seuil de pauvreté. Donc, pour une personne isolée, ici en Belgique, on est autour de 780 euros ou 800 peut-être pour l’ex-minimex. Et, le seuil de pauvreté – à 60% du révenu médian – est à 970 euros (…) C’est la même chose partout en Europe”.

Bien que l’idée du revenu de base soit présente dans les cercles européens, elle ne ne remporte encore que très peu de soutien. Car, elle doit faire face à de nombreux obstacles institutionnels :

« Le Conseil de l’Europe traditionnellement, est beaucoup plus progressiste, à gauche radical, que la Commission Européenne, qui elle est plus libérale, certainement. Avec Barroso c’est évident (…). Le Conseil de l’Europe est beaucoup plus attentif aux droits de l’homme – l’émanation la plus connue du Conseil de l’Europe c’est la Cour Européenne des Droits de L’Homme à Strasbourg – et donc, là, le Conseil de l’Europe qui siège à Strasbourg fait souvent un peu plus de prospective. Mais (c’est pas un hasard) tout en ayant beaucoup moins de pouvoir de la Commission Européenne. Parfois, on a un peu le sentiment que les gens du conseil de l’Europe font des propositions très intéressantes mais qu’on leur dit ‘cause toujours’ ».

« C’était très frappant de voir le discours un peu technocratique, bureaucratique, de la Commission – lié évidemment au type de pouvoir dont dipose la Commission, et plus on est proche du pouvoir, moins on peut se permettre d’être utopiste – donc le contraste entre ce discours un peu technocratique, bureaucratique, et puis le discours de Gilda Farrell, de gens du Conseil de l’Europe qui lui était beaucoup plus prospectif, volontariste, je dirais même – à certains égards – anti-capitaliste »

3. Sur le lien entre les chercheurs et les militants …

J’ai voulu poser une question plus personnelle à Yannick Vanderborgt : comment place-t-il la limite entre le travail de chercheur et le travail de plaidoyer ? Maintient-il une distance par rapport aux militants du revenu de base ? Comment place-t-il la limite ? « J’avoue – me répond-il – que progressivement je me suis retrouvé de plus en plus mal à l’aise par rapport à ça ». « Très vite – poursuit-il – je me suis rendu compte que c’était un objet qui était à la frontière de la recherche et de l’activisme, puisque beaucoup des scientifiques que je côtoyais dans les congrès sur le sujet étaient à la fois des scientifiques qui travaillaient sur des modélisations mathématiques, sur les justifications philosophiques etc., mais qui en même temps étaient militants. Et, donc finalement un peu – de fil en aiguille – je me suis mis moi aussi, à être actif au sein du BIEN. Ça a d’abord été pour moi une occasion d’échange de type scientifique : puisque des gens comme Philippe Van Parijs, Guy Standing, Clauss Offe c’est quand même des gens qui sont reconnus dans le domaine de la sociologie du travail, de la philosophie du travail ».

« On est toujours un petit peu – je trouve, quand on fait ce genre de choses – coincé entre l’éthique du chercheur qui impose d’être rigoureux, objectif, systématique, de prendre en compte les objections, de prendre en compte les arguments de l’adversaires, ça c’est très important… et l’éthique du militant qui, au contraire, doit être proactive, positive, et on doit dénigrer les arguments de l’adversaire »

Après l’interview, je me suis posé la question : “un militant doit-il forcément dénigrer les arguments de l’adversaire ?” N’est-il pas possible de défendre une idée de façon très pro-active sur le plan politique, tout en prenant au sérieux les objections de l’adversaire ? Pour cela, il faudrait que les productions académiques pénètrent davantage dans le monde militant …

« Nos productions scientifiques et académiques pénètrent assez peu finalement le monde militant. Et, du coup, c’est vrai qu’on a un rôle important à jouer de diffusion de ces savoirs qui sont produits à l’Université. Mais, je pense qu’il faut le faire de plus en plus sans occulter les aspects qui pourraient heurter les militants »

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« Comme horizon théorique c’est très intéressant, mais dans l’état actuel des rapports de force, dans l’état actuel des institutions européennes (…) c’est très peu réaliste cette idée. Et, donc, je suis en train parfois de me demander si en faisant ce travail un peu de militance – avec la légitimité académique qu’on a – on n’est pas en train de fourvoyer toute une série de gens qui feraient mieux de dépenser leur énergie pour renforcer les mécanismes existants de revenu minimum, défendre les acquis ou les conquêtes sociales qui existent déjà (…) plutôt que de dire ‘il faut aller vers le revenu de base’  »

4. Obstacles au revenu de base

Pour Yannick Vanderborgt, le principal obstacle auquel l’idée du revenu de base se trouve confrontée, c’est l’attachement de nos sociétés à l’idée de « mérite ». Nous avons en effet une vielle croyance, bien ancrée, qui veut que les positions sociales soient méritées. Et, l’allocation universelle va précisément à l’encontre de cette idée : elle propose d’offrir un revenu indépendamment du mérite. Or, pour beaucoup de monde, un revenu sans contrepartie, ça semble impensable (bien qu’en réalité on a déjà des mécanismes qui font cela).

Cela provoque parfois des réactions virulentes du type : « Mais enfin, vous n’allez pas donner un revenu aux paresseux ». Philippe Van Parijs compare ce type de réaction à celles que l’on pouvait entendre à l’époque de l’instauration du Suffrage Universel, à la fin du XIXème : “on ne va quand même pas donner le droit de vote aux ignorants”. Ici, dans le cadre de l’allocation universelle, c’est à peu près la même chose : “on va quand même pas donner un revenu aux paresseux”. “C’est d’ailleurs pour ça que [le revenu de base] est appelé, en français, allocation universelle. C’était par analogie au suffrage universel ».

« Il va falloir que [les militants] soient très bien équipés juridiquement pour essayer de débattre avec la Commission, s’ils arrivent à collecter le million de signature. Parce que la Commission va constamment leur renvoyer l’argument qui consiste à dire que l’Union Européenne n’est pas compétente en matière sociale, et que c’est du ressort des Etats membres. Donc, il y a un contexte institutionnel qui n’est pas du tout favorable de ce côté-là, c’est très clair. Même si on pourrait trouver des portes d’entrée en disant : ça fait plutôt partie des droits fondamentaux »

« Les militants de l’allocation universelle ont quand même peu d’alliés dans les cercles du pouvoir. On parlait de Gilda Farrell tout à l’heure : c’est pas un hasard si elle est au Conseil de l’Europe et pas à la Commission européenne. Elle peut se permettre probablement d’être plus radicale, et elle est plus radicale, c’est une personne passionnante, mais elle a peu de pouvoir. Et, ce que j’ai constaté dans mon travail de terrain, c’est que des partis politiques dans lesquels ont trouvait des partisans et qui même avaient l’allocation universelle à leur programme, plus ils se rapprochaient du pouvoir, plus ils écartaient l’allocation universelle de leurs programmes (…). C’est particulièrement le cas des partis écologistes ».

One thought on “Yannick Vanderborgt : “la question du revenu de base sort de la marge”

  1. [...] – le point de vue de Yannick Vanderborgt sur ademocracyinthemaking.com [...]

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